l'évènement & ses lectures   



 

Un message

  

 

Les pèlerins qui accèdent à une démarche de pèlerinage s'ou­vrent de différentes manières au Message de Lourdes. Le récit des apparitions et les significations des événements en sont l'expression. Les moyens habituels - medias -se serviront de divers langages : la présentation-conférence faite à un pèlerinage l'audio-visuel projeté à un groupe la visite des lieux con­duite pour revivre un parcours ; la cassette, le livre...

 

D'autres sans doute peuvent être étonnés d'entendre parler de « Mes­sage ~. lis pensent peut-être à une parole secrète, mystérieuse, voilée, cachée... Quittant cette sphère pour devenir publique et connue, elle éclairerait d'un jour nouveau le cours des choses dans une fulgurance étonnante, « apocalyptique ». Le Message est alors essentiellement entendu comme message verbal, comme parole dite. Il a par ailleurs valeur en lui-même.

 

Il nous faut retrouver une expérience plus simple et immédiate. Le mes­sage est bien une information com­muniquée, transmise. Il se présente comme une nouvelle, susceptible de modifier la situation présente. Le message est relation entre l'émet­teur et le récepteur. Il n'a d'impor­tance qu'à cause de cela. Il lie et relîe l'un et l'autre, l'un à l'autre. Aussi durant le « trajet », le message ne doit pas s'égarer. Il demande à atteindre le destinataire. Le message est pour lui.

 

Le message a une objectivité en lui­même. Celle-ci ne dépend pas des impressions du destinataire. Ici, à Lourdes, ce sont les événements tels que Bernadette les a vécus.

 

 Mais une fois reçu, il faut le lire, con­naître la nouvelle. À quoi servirait-il de recevoir un message s'il est dans une langue inconnue ou si on ne sait pas la déchiffrer. Que dit-il? Quel contenu ?

 

Il faudra encore comprendre, inter­préter. Quelle signification ? Avec le temps, des sens nouveaux et cachés seront sans cesse découverts. L , é­vénement passé et initial sera à com­prendre dans sa profondeur jamais atteinte.

 

Si le <~ parcours » du message a été succintement retracé c'est pour invi­ter le lecteur à faire route avec les rapides observations et interroga­tions que le « Message de Lourdes » laisse découvrir sous un angle de vue, une vision différente, enrichie peut être offerte.

 

L'événement de Lourdes a été reconnu comme une Parole de Dieu par Monseigneur Bertrand-Sévère Laurence dans son mandement du 18 janvier 1862.

 

« Quel est l'instrument dont Dieu va se servir pour nous communiquer ses desseins de miséricorde ? C'est encore ce qu'il y a de plus faible selon le monde, une enfant de 14 ans, Bernadette Soubirous, née à

 

Lourdes, d'une famille pauvre... Notre conviction (que ce que Berna­dette a vu, c'est la Sainte Vierge) s'est formée sur le témoignage de Bernadette... le témoignage de Ber­nadette déjà important par lui-même emprunte une force toute nouvelle, nous dirons même son complément, des faits merveilleux qui se sont accomplis depuis le premier événe­ment » [1].

 

L'ÉVÉNEMENT EST SIGNE

 

Le Message est reçu. Son contenu connu. Quelle signification ?

 

Une étude des approches diverses au cours de ces 133 ans serait tout à fait éclairante. Comment le Mes­sage a-t-il été annoncé, traduit (les homélies, les brochures et livres constituent une riche documenta­tion).

 

Sans doute y a-t-il eu la tentation d'une lecture allégorisante[2] où tel aspect du récit des apparitions deve­.nait le point de départ d'une réflexion évangélique sans relation au reste du récit, le contexte servant de prétexte.

 

Sans doute le message s'est-il aussi trouvé limité à sa traduction morale : occasion de rappeler les attitudes chrétiennes de la prière et de la péni­tence, sans se soucier de leur enracinement.

 

Sans doute avait-on perçu l'exi­gence de ne pas séparer la parole, le message de l'événement, d'annoncer le message en faisant revivre l'événement.

 

La tâche confiée par Monseigneur Pierre-Marie Théas à Monsieur l'abbé René Laurentin avant de célé­brer le centenaire des apparitions était bien d'élaborer une « théologie de Lourdes ».

 

Au terme de la recherche historique entreprise et de sa publication, il apparaît bien que c'est « l'événe­ment en lui-même dans sa réalité, qui prend sens et a valeur de signe , (par son ordre, son harmonie, son dynamisme). L'auteur avait cons­cience que l'ordonnance et l'objet du message étaient à approcher avec rigueur, car de leur vérité procède la parole :

 

« Le message de Lourdes n'est pas une simple collection de paroles... Il est signifié par les gestes et attitudes de l'apparition, par ceux de Bernadette... et dans le pèlerinage... c'est donc toute l'histoire des apparitions qu'il faut conna7itre pour connaître le message » [3].

 

Dès lors, il est évident que le mes­sage de Lourdes ne peut être reçu qu'en déchiffrant l'événement, en revenant à l'événement fondateur en permanence.

 

LECTURES SYMBOLIQUES

 

À partir de là, des sens seront pro­posés, car il n'y a pas un sens uni­que. Les résonances sont multiples.

 

Les chapelains, en 1979, ont édité une brochure : « Message de Lour­des »... cherchant à renouveler la lecture des faits de 1858 à la lumière de Vatican Il et de l'exhortation du Pape Paul VI « Le culte marial aujourd'hui » dans un cadre anthro­pologique, biblique, oecuménique et liturgique »,. On devine l'ampleur du dessein et la conversion envisagée.

 

La  lecture du Père Joseph Bor­des, recteur des Sanctuaires, se trouve proposée aux pèlerins[4]. Elle se présente comme une lecture symbolique attendue... invitant le pèlerin à entrer dans la signification des faits et gestes, de ce qu'ils dévoilent de l'Evangile, du Christ, de la foi. Simplicité du Message dans la simplicité de l'événement. Ce ne sont plus les faits ou paroles pris iso­lément qui sont considérés, mais le parcours, la relation dynamique des faits, gestes et paroles entr'eux. Cohérence de la démarche.

 

Le Père André Cabes, dans une semblable approche, invite à un « parcours orienté » : « partir du cachot insalubre des Soubirous, symbole de notre misère humaine, nous laisser conduire à la Grotte, puis entra7iner vers la chapelle, lieu privilégié de la rencontre fraternelle et sacramentelle. De là, partir en mission vers le monde.. »[5]. 

 

Au-delà de ces orientations généra­les, l'auteur constate que « des zones restées dans l'ombre doivent être explorées... certaines ne pour­ront l'être si on demeure dans la clô­ture du texte : dates, lieux, grotte, chapelle, rivière, source, gestes »...[6] .

 

D'autres lectures symboliques avaient été entreprises antérieure­ment. Le Père Bordes avoue avoir une dette à leur égard : le Père bénédictin Dom Eugène Vandeur[7], qui de manière originale suggère une double approche : les appari­tions correspondent aux événe­ments du Salut célébrés dans le Rosaire de Marie ou au parcours de l'Eucharistie.

 

Le Père dominicain Michel Gasnier[8], dans cette même période (1829), fait une lecture semblable.

Il s'en explique clairement :

« quelle est la signification de ces scènes (apparitions) ? Lourdes est la répétition de scènes évangéliques... L'existence du symbole apparaît, à Lourdes, manifeste... ce qui importe à Lourdes, ce qui a valeur de signifi­cation, ce sont les faits et gestes qui doivent être interprétés symbolique­ment ».

 

Ces approc-hes originales n'ont pas manqué de rencontrer l'artifice en extrapolant, en allégorisant. Du moins elles avaient pour avantage, en partant des faits connus (tels qu'ils l'étaient)

- d'établir cette ressemblance avec l'Évangile ;

- de faire accéder à une réalité cachée ~~ derrière le voile >~ des événements.

 

UNE LECTURE « LITURGIQUE » ?

 

Tous les auteurs n'ont pas manqué de faire voir que la quinzaine des apparitions se situe durant le Carême (Mercredi des Cendres le 17 février ; Pâques le 4 avril).

 

A l'évidence, il y a plus qu'une coïn­cidence. Il y a là une clef de lecture, christologique, ecclésiologique, liturgique :

- christologique... comment la figure de Bernadette renvoie à la figure du Christ dans sa Passion. Dans la présentation du Père Joseph Bordes, celui-ci souligne particuliè­rement cela lors de la ge apparition : « Oui, Bernadette, sans le savoir et encore sans le comprendre, avait mimé la Passion <~ pour les pécheurs » [9].

 Bernadette était l'Agneau gavé d'herbes amères, celui qui reçoit du vinaigre... celui qui a pris le péché du monde »[10].

Le Père André Cabes élargit cette lecture à l'ensemble des événe­ments de la Grotte et du temps liturgique.

 

- ecclésiologique... car le pèleri­nage est cc une sorte de Carême qui débouche sur la vie retrouvée au

matin de Pâques », la marche d'un peuple, « temps d'exode et de péni­tence »[11].

- liturgique : le lien entre les appa­ritions et le déroulement du temps du Carême a été soit entrevu soit établi explicitement.

Le Père René Laurentin consac,re une analyse à cette lecture que Henri Lasserre a, le premier, pro­posé dans son livre... [12](12) Le lien entre les paroles et gestes de l'appa­rit,ion et les gestes et paroles de l'Eglise en prière dans sa liturgie était recherché, indiqué. ~~ Il retrou­vait, dit-il, le vieux procédé du midrash : actualiser les textes Saints en fonction de l'événement quotidien pour lui donner un relief spirituel qui échappe au regard des hommes[13].

 

Cette coïncidence est bien sûr étonnante.

 

Le Père Bordes écrit au sujet de la ge apparition (25 février), sommet du message de Lourdes : « L'eau qui suintait au fond de la Grotte va pren­dre un sens inimaginable. C'est plus qu'une eau purificatrice... Elle sera le signe mystique de cette eau qui coule du côté du Christ, percé par la lance du soldat. Coïncidence éclai­rante, on rappelait dans la liturgie catholique de ces jours-là cet épi­sode de la Passion , [14].

Le Père Cabes n'hésite pas à s'exprimer ainsi : « le Carême 1858 fut prêché à la Grotte » [15].

 

Si cette lecture a quelque validité, il est nécessaire de connaître ce que la liturgie catholique vivait et célé­brait en ce carême 1858.

 

Elle demande de connaître le calen­drier liturgique de l'année 1858 et les formulaires liturgiques employés alors. Il semble que ces deux livres soient à même d'éclairer une recher­che et de fournir des éléments suffi­samment exacts. Mais la question se présente plus vaste et passion­nante : quelle était la liturgie du Dio­cèse de Tarbes en 1858 ?



[1] R. Laurentin. L.D.A. t.6. p. 240-241. Ed. Lethielleux. 1960.

[2] L'allégorie part d'une idée abstraite pour la matérialiser en une image qui l'évoque. Elle joue avec les ressemblances possibles ; elle est figurative. Elle est, en fait, un pseudo­symbolisme, procédant par image conceptua­lisée tandis que le symbole part d'une réalité matérielle sensible, pour conduire à une réalité invisible qui échappe à nos sens. Le symbole met à notre portée un mode de con­naissance intuitive, dynamique. Il a pour fonc­tion de rassembler, d'unir, de rendre présent. (cf. CI. Duchesneau).

[3] R. Laurentin. L.H.A. t.6. p. 255-257.

[4] J. Bordes. Sur les pas de Bernadette. Ed. Lestrade. 1986.

[5] A. Cabes. Thèse de doctorat : Le sens théologique de Lourdes : les apparitions et le pèlerinage. 1986.

[6] A. Cabes. Marie, chemin de source vive. Le message de Lourdes. Ed. Chalet. 1986.

[7] Dom Eugène Vandeur : Marie révèle Jésus à Bernadette. 1928. p. 6 et 227.

[8] Michel Gasnier, o.p.

- La divine comédie de Lourdes 1929. Ed. Beauchesne p. 6-10, 43-49.

- Le message de Lourdes 1938. Ed. Alsatia.

[9]  J. Bordes. OP. Cit. p. 19 (à lire entièrement).

[10] A. Cabes. Thèse p. 80-84.

[11] A. Cabes. Marie, chemin... p. 34-35.

[12] H. Lasserre. Notre-Dame de Lourdes. 1869.

[13] R. Laurentin. L.H.A. t.l. p. 103.

[14] J. Bordes. O.p.. cit. p. 19.

[15] A. Cabes. Marie, chemin... p. 35.

 

 


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