La liturgie en 1858   



LA LITURGIE  A  LOURDES

 

EN  1858

 

 

La coïncidence des appari­tions avec le temps du Carê­me a toujours retenu l'atten­tion: la "quinzaine" se déroule du jeudi après les Cendres (18 février -3e apparition - premières paroles) au jeudi 4 mars (15° apparition)c'est bien détaché entre le dimanche  de la Passion et le dimanche des Rameaux selon l’organisation du temps liturgique d’alors, que la Dame dit son nom : «  je suis l'Immaculée Conception » [1]

 

 Quelques auteurs ont établi un lien  entre les paroles et les gestes de  l'apparition et les gestes et les paroles de l'Eglise en Liturgie2,

Il suffisait, semble-t-il, d'ouvrir un missel en usage en 1858 (Missel présumé du Concile de Trente). Mais quel était le calendrier liturgique en vigueur en 1858?... Se poser cette question, c'est découvrir que la litur­gie n'est pas d'abord un livre, mais une Église qui organise sa Prière dans le déroulement du temps. Quel­le était la liturgie du diocèse de Tarbes en cette année 1858 ?

Quand on cherche à connaître la liturgie du milieu du XIXE siècle, on ne peut pas simplement transposer l'or­ganisation de la liturgie selon le concile Vatican Il et son esprit, comme les mentalités qui en décou­lent.

 

Un puzzle "rituel" en France

 

Par ailleurs, contrairement à ce que l'on pourrait penser, les souvenirs d'enfance de bon nombre d'entre nous ne seront d'aucune utilité: 1858 n'était pas 1940... pas même 1969 (année de la réforme liturgique: nou­veau Missel romain).

Il est vrai que tant d'entre nous s'imaginent que la liturgie fut cons­tante et uniforme entre le Concile de Trente et le Concîle de Vatican Il... C'est oublier que la liturgie est vie [2] c'est à dire mouvante... comme dans une page, il y a toujours des marges et les marges sont loin d'être négli­geables.

 

 

On ne peut  pas seulement se référer aux normes, au livre écrit, au missel de Pie V... il faut encore situer la pra­tique, repérer les "marges"; com­ment célébrait-on dans le diocèse de Tarbes en 1858 ?

Cette question lancinante nous invite à changer de monde: l'unité liturgi­que en France au XIXE siècle était moins grande qu'aujourd'hui.

 

Tous les diocèses de France n'avaient pas le même calendrier, les mêmes prières ou choix de lectures, la même manière de célébrer, le même bréviaire.

Des rites existaient de tradition sécu­laire, on s'en souvient: lyonnais, dominicain, chartreux, etc. Mais les diocèses, aussi, connaissaient des pratiques diverses, les uns par rap­port aux autres et parfois à l'intérieur du temps liturgique, des formulaires de prières, des choix de textes de l'Écriture, des rites, des pièces chan­tées (textes ou mélodies), des mises en oeuvre du cérémonial, etc. Et aussi certaines approches spécifi­ques de la Liturgie.

 

Cette diversité avait même le visage de la confusion[3]. Il en était ainsi dans le diocèse de Tarbes.

La situation liturgique du diocèse était, en effet, bien mouvante jus­qu'au jour où Monseigneur Bertrand- Sévère Laurence (Évêque de Tar­bes de 1844 à 1870) montra en ce domaine, comme en d'autres, toute son énergie de pasteur au service d'une unité à restaurer: "unité de la prière, des cérémonies et des rites".

 

Cette situation provenait d'abord des conséquences de  l'Histoire.

Le diocèse de Tarbes avait été supprimé en en 1801 (en ­1804 les départe­ments des  Hautes-Pyrénées, des Basses-Pyrénées, des Landes consti­tuaient le diocèse de Bayonne).

Le diocèse de Tarbes sera rétabli en  1817. Son nouvel Evêque,  Antoine Xavier de Neirac, nommé en 1817, ne prendra possession du diocèse qu'en 1823.

 

Le nouveau diocèse correspond au département des Hautes-Pyrénées... c'est-à-dire qu'il comprend, outre les archidiaconés de l'ancien diocèse de Tarbes, 6 cantons de l'ancien diocèse de Comminges et 3 du dio­cèse d'Auch.

C'est dire que le diocèse va avoir au minimum trois "rites", traditions de chacun de ces diocèses.

Car si le diocèse de Tarbes a tou­jours conservé le rite romain (livre du Concile de Trente) comme "ordo", la pratique des autres diocèses voisins fut autre... comme aussi le compor­tement concret de certaines parois­ses du diocèse.

 

Les liturgies néo-gallicunes

 

On sait qu'au XVIlle siècle se déve­loppèrent les liturgies néo-gallicanes. Alors que dès le Concile de Trente, les conciles provinciaux et synodes diocésains adoptaient les nouveaux livres liturgiques romains sans vou­loir bénéficier de la possibilité de conserver les usages vieux de plus de 200 ans... collant avec empres­sement aux réformes du Concile. Voici que vers 1660, le mouvement inverse s'introduit: à partir de ce moment (rituel du diocèse d'Alet), et jusque vers 1830 (diocèse d'Albi, Nîmes, Carcassonne), les évêques français vont réformer leurs livres liturgiques: missels, rituels, bréviai­res réimprimés, refondus... Soit 80 diocèses en 1791. Phénomène qui repart et s'accélère de 1801 à 1830. Mais déjà, un autre mouvement oriente tous les efforts de renouvel­lement: la restauration de la liturgie romaine. Elle marque le XIXE siècle.

Elle a pour chantre Dom Guéranger, est inaugurée en 1839 par Mgr Pari­sis à Langres, et s'achèvera en 1875 à Orléans.

Diocèse après diocèse, toute la France va retourner à la Liturgie Romaine.

 

Quand Monseigneur Bertrand­ Sévère Laurence, antérieurement vicaire général du diocèse de Tar­bes, devient Évêque en 1844 (année de la naissance de Bernadette), il trouve donc un état du lieu assez complexe et confus.

Quatre à cinq rites coexistent:

- le romain (dans l'ancien diocèse de Tarbes),

- le commingeois (rite particulier de 1773),

- le parisien (cathédrale et sémi'­naire pour les cérémonies, rite parti­culier de 1736),

- l'auscitain (un tiers du diocèse, rite de 1751 ; réédition 1838).

Ici, la raison première en est le mor­cellement géographique: plusieurs secteurs du diocèse proviennent d'anciens diocèses voisins qui eux, connaissaient les liturgies néo-gal­licanes.

 

Il y a aussi les habitudes des prêtres: comme le note savoureusement Mgr Laurence, les "variations et diversi­tés issues des goûts particuliers des prêtres .Celles surtout acquises dans les lieux de formation divers (séminaires de Betharram, Bayonne, Dax, Auch), pour l'office et parfois pour les rites de la messe et les cérémonies. En raison de cette con­fusion extrême, certains prêtres avaient suivi la recommandation en 1843 de prendre le missel d'Auch (afin d'éviter l'incohérence de la dis­persion des livres avec une organisa­tion ou mise en oeuvre différente - en prenant un rite unique).

 

Un temps de restauration liturgique

 

De 1847 à 1867, Monseigneur Lau­rence va entreprendre son oeuvre de restauration liturgique.

Elle sera marquée par trois ordon­nances,

e du 24 décembre 1847: mande­ment prescrivant le cérémonial romain,.,,. - "

a du 2~ février 1849: mandement prescrivant le missel et le bréviaire romains,

*du 21 novembre 1866: mande­ment prescrivant un nouveau rituel, qui s'accompagnera d'un dispositif pastoral avec le concile provincial d'Auch (20 août-2 septembre 1851) et d'un synode diocésain (septem­bre 1851 ). Ce synode verra ses sta­tuts publiés le 12 octobre 1855.

 

Le Pape Pie IX, sans rien imposer, avait encouragé ce mouvement liturgique de restauration. Dans une lettre du 15 juillet 1848, il dit à Mon­seigneur Laurence son approbation et sa joie... et l'autorise aussi à rem­placer l'office férial du samedi par l'office de l'immaculée conception de la Sainte Vierge.

 

Ainsi, à partir de Pâques[4] 1850 (Bernadette a 6 ans), le bréviaire et le missel romains deviennent obliga­toires dans tout le diocèse de Tarbes (les livres de chants anciens anti­phonaires et vespéraux sont encore ''tolérés jusqu'au 31 décembre 1854").

 

Nous pouvons, alors, découvrir les formulaires de la célébration (lec­tures, prières), que l'Église utilisait en ce Carême, pour vivre unie à son Seigneur, dans sa marche pascale.

Nous pouvons, maintenant, ouvrir le missel romain selon le calendrier liturgique en vigueur dans le diocèse de Tarbes pour l'année 1858.

 

Avec Bernadette, nous sommes allés de l'Église de Lourdes à la Grotte:

le même mystère du Christ, la même Bonne Nouvelle.

Oui, "le Carême 1858 fut prêché à la Grotte"[5].

 

 

 

  

 

 

 

 



[1] A. RAVIER - Sainte Bernadette, une vie Eucharistique. 1980, p. 19.

[2] Le missel du Concile de Trente (de Pie V -1 4juillet 1570) connut des révisions et amé­liorations sous Clément VIII (1604), de nou­velles corrections sous Urbain Vill (1634)

sans parler des formulaires de messes qui enrichirent le sanctoral avec l'inscription de nouvelles fêtes. Il en est de même pour les autres livres: rituel, pontifical, cérémonial.

[3] A Langres, il existait pas moins de 5 rites différents.

[4] En fait l'exécution de cette obligation sera ajournée jusqu'au dimanche 30 juin 1850, solennité des saints Pierre et Paul (délai requis pour l'impression et la diffusion des livres).    

[5] A. CABES - Marie, chemin de source vive - Message de Lourdes. 1986, p. 35.

 

 


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