le parcours du pain   



 

Le parcours du pain
et le nôtre

 

Fais de nous mêmes une éternelle offrande à la louange de ta gloire

 

« nous te le présentons il deviendra le pain de la vie »

prière sur les offrandes :

« envoie ton Esprit, …fais que nous devenions uns »

 

Préalable :

-Vatican II et l’initiation chrétienne : On est initié « à » et « par » les sacrements. L’initiation est vécue avant la célébration et se prolonge après la célébration du sacrement. On est sans cesse initié par la réalité sacramentelle

-L’Eucharistie comme sacrement d’initiation :

La théologie de l’Eucharistie se découvre à l’intérieur même de l’acte eucharistique inséparable de la dimension spirituelle : vivre, croire et célébrer.

-L’ acte eucharistique comporte  4 actions en 3 temps :

 

3 TEMPS :

- prendre le pain                  présentation des dons

- bénir et rendre grâce       liturgie eucharistique [du dialogue de la Préface à la doxologie]

- rompre et donner             rites de communion

 

ACTIONS :

(1)   prendre le pain ;

(2) bénir et rendre grâce (2 actions  proches sans être identiques),

(3) rompre et 

(4) donner (rompre et donner sont liés, la 2° action résultant de la première).

 

Une théologie de l’eucharistie relative à l’acte célébré, s’appuie sur une approche mystérique issue du  renouveau patristique et liturgique de l’entre-deux-guerres et vulgarisée après-guerre et dans les années 70 (cf Bouyer). Elle conduit à une compréhension dynamique de l’eucharistie, de ce qui s’opère au cours de l’acte eucharistique (transformation, montée « élevons notre cœur »), mettant en œuvre le symbole (pour ce qu’il est : ce qui nous relie) et ouvrant sur l’existence. Le « vivre en Eucharistie » ou les dimensions eucharistiques de l’existence sont sacramentellement présentes dans l’Eucharistie, présentes et effectives sous mode de signe.

 

1-Notre propre vie –notre propre mystère- est sur l’autel –

c’est notre propre vie que nous recevons du christ.

 

-Le pain et le vin, signes de notre propre vie en « mystère » :

Le pain et le vin sont signes de notre vie  cachée  et dévoilée, ce qui nous est donné déjà d’être, sacramentellement, dans la foi.

Dans l’acte eucharistique, notre propre vie est là en  sacrement, comme ‘’signe’’ donné.

Par ailleurs, nous sommes impliqués dans ce qui s’opère. On ne peut dire le « nous » le la prière eucharistique (« nous t’offrons ») qu’unis au Christ.

Le pain et le vin, représentent notre humanité saisie par le Christ et changée en sa vie. Le pain et le vin par l’Esprit deviennent le sacrement du Christ Pascal [sa mort et sa résurrection] et de notre vie pascale en lui [notre propre passage dans la vie].

 

-Ce qu’il advient du pain, c’est inséparablement le Christ qui offre et se donne, et nous-même unis à lui, qui offrons avec lui et nous donnons (consécration)..

Plus ancien que « transubstantation », d’usage ‘’latin’’ [dans un contexte et signification philosophiques donnés], le terme conversion, d’usage ‘’grec’’ exprime mieux ce qui s’opère :

        Pain et Vin   et   Nous-mêmes            Conversion en  ...            Corps du Christ

Il s’agit d’une transformation et d’une conversion, non d’ordre éthique et moral (ce que nous entendons spontanément) , mais de l’ordre de l’être.

Le mot « consécration» signifie « don » ;  « se consacrer » : se donner.

Dans le don du Christ, nous consentons à nous donner.

L’acte eucharistique nous consacre et nous transforme.

 

-Nous passons avec le Christ dans sa Pâque. L’Eucharistie n’est pas seulement la Pâque du Christ, mais elle est aussi–sacramentellement- la nôtre et celle du monde. Une réalité nouvelle est présente, donnée en sacrement. C’est tout le rapport entre le déjà là et ce qui reste à vivre. Quelque chose du monde de Dieu est déjà là. Le déjà là de la Pâque du Christ nous est donné, rencontre notre vie.

 

-D’où viennent le pain et le vin ?

Dans le pain et le vin, nous nous remettons nous-mêmes dans la totalité de notre vie. Le Christ prend notre vie, nous convertit dans sa vie, en tout et pour tout ce que nous vivons.

« Si donc vous êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre propre symbole qui repose sur la table du Seigneur » Augustin, Sermon 272.

« Ce que l’Eglise accomplit dans le sacrement de l’autel où il lui est manifesté que dans ce qu’elle offre, elle est elle-même offerte » Augustin . cité de Dieu X,6

 

Si nous avons à devenir ce que nous recevons, c’est en recevant ce que nous sommes,

en nous recevant nous-mêmes, saisis dans le don du Christ.

 

-Si cette conversion a quelque réalité, c’est qu’elle s’accomplit sacramentellement en premier lieu, dans l’eucharistie même, comme réalité déjà donnée, comme le signifient les différentes processions :

         -La procession d’entrée : passage du seuil, passage symbolique de tous les seuils de la

vie, de la vie de ce monde au monde de Dieu. Nous entrons dans un nouvel espace de vie.

         -La procession des dons : nous nous présentons, nous nous dessaisissons de nous-mêmes.

         -La procession de communion : c’est notre vie qui nous est rendue dans la vie du Christ.

         « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi »

 

Cette réalité eschatologique nous met en tension vers l’avenir et nous évite de vivre dans un présent ‘’plat’’. De même que par la puissance de l’Esprit actualisant et rendant efficaces les paroles du Christ, le pain et le vin sont changés en corps et sang du Christ, ainsi toute chose , toutes nos vies, toutes les réalités humaines, le cosmos entier par l’action de l’Esprit – dans notre communion au Christ, à son corps et à son sang - sont “ eucharistiés ”, appelés à passer en Christ, changés en sa vie.

Pain- vin , sacrement de Pâques : celle du Christ, celle de l’Eglise, la nôtre, celle du monde.

 

      2 -      le parcours du pain, parcours symbolique

 

A- Les temps et actions de l’acte eucharistique

 

1          La présentation des dons: « devenir pain de la vie éternelle »

Il y a d’abord  un processus de séparation, il s’agit de nous présenter,  de nous rendre disponibles, de nous laisser saisir. Le Christ prend notre humanité et nous lui remettons notre vie, non pas d’abord  ce qu’on ‘’apporte’’ de notre vie, mais toute notre vie rendue, présentée.

2          Les prières sur les offrandes : celles-ci ne sont pas neutres ; il est intéressant de regarder ce qu’elles disent du Christ, de nous. Elles soulignent principalement l’admirable échange : nous présentant à Dieu pour recevoir dans sa grâce, le don qu’il nous fait de lui-même.

3          La consécration par l’Esprit Saint: « consacre cette offrande » : C’est à la fois le don du Christ, rendu présent et notre propre vie appelée à consentir à se donner.

4         L’offrande : « fais de nous-même éternelle offrande à la louange de ta gloire »

Vivre pour Dieu :«  Unie à l’Offrande de soi de Jésus, l’assemblée eucharistique s’offre à Dieu en tant que l’Esprit Saint la constitue en corps du Christ » Charles  Wackenheim

La consécration tend à ce que nous soyons nous-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la gloire du Père, i.e. dans un état de donation totale. EPD 139

5          Par l’Esprit (2° épiclèse[1]) : dans l’acte eucharistique, nous réalisons notre vie, nous l’accomplissons. C’est l’œuvre de l’Esprit, épiclèse sur nous-mêmes et l’Église.

6              La doxologie rend gloire au Père par le Fils dans l’Esprit pour l’action de grâce accomplie, le don effectif. L’eucharistie nous fait devenir être de louange, vivante offrande offerte à la gloire de Dieu de Père (à la louange de sa gloire). 

 

 

B-La symbolique du pain et du vin
 

Cette approche a pour but de reprendre une anthropologie sous-jacente à l’Eucharistie et de reprendre également la signification du pain et du vin dans la Bible.

Le pain et le vin c’est nous-mêmes dans notre totalité personnelle, le pain et le vin c’est nous-mêmes dans l’opération de conversion de notre vie au Christ.

« Si donc vous êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre propre symbole qui repose sur la table du Seigneur » Augustin, Sermon 272.

 

I)  symbolique anthropologique et spirituelle

Cette lecture constitue le sous-bassement de l’Eucharistie.

 

1          Pain et vin sont dons de Dieu comme aussi est don de Dieu tout ce que nous recevons de lui, dons que Dieu nous accorde pour vivre notre vie en ce monde… d’où l’apport des dons, dons reçus.

Le pain et le vin nous viennent de la terre productrice et renvoient à la création. Ils sont le résultat de toutes les énergies : pluie, chaleur et lumière. C’est tout l’univers que nous recevons de Dieu. Nous sommes dans un registre de foi. On n’est pas propriétaires.

 

2          Le pain renvoie à notre condition humaine faite de besoins et de travail. Le pain vient nous désigner comme des êtres besogneux. Le pain renvoie à notre indigence radicale dans l’existence, à notre condition radicalement incarnée, à notre situation de dépendance. Le pain symbolise notre condition de manque.

Le besoin est le moteur de toute activité humaine, économique, de recherche. Se nourrir, c’est un acte de foi en l’avenir, en la vie.

 

3.         Le pain et le vin sont fruits du travail de l’humanité , ils sont devenus tels par le travail de l’homme. Ils sont des produits élaborés, préparés, humanisés. Ce n’est plus le blé et la grappe de raisin (la seule nature). Il y a de l’homme dans le pain et le vin. La création est faite pour être humanisée, transformée et cela ne va pas sans peine.

Il faut que le grain soit broyé :               dimension de mort pour une transformation

Il faut que le raisin soit pressé :             dimension de mort pour une transformation.

 

« Broyé » est un verbe au passif ; ce terme nous aide à comprendre ce qu’il en est du Christ et de l’Eucharistie, enfantement douloureux pour faire advenir une réalité nouvelle.

Notons par ailleurs que seul l’homme est capable de travail. Le travail fait l’homme, il le valorise. Il est participation à la création, à la vie, cf encyclique de Jean-Paul II ‘’laborens exercitus’ : le travail porte la marque particulière de l’être humain.

 

4          Pain et vin n’existent pas indépendamment d’une communauté qui les produit pour son usage et se les approprie. C’est un vouloir vivre ensemble, une organisation du vivre ensemble. Pain et vin nous parlent de partage et de communion.

Manger ensemble permet de s’établir dans une communauté, de se reconnaître d’une communauté. Manger ensemble fait vivre la communauté, signifie et établit une communion. Manger ensemble ce n’est pas seulement prendre des calories, le partage des vivres est une assurance pour chacun contre les forces de mort et de solitude.

 

5          Pain et vin nous renvoient aux échanges les plus vitaux. Ils renvoient aux échanges qui sont fondamentaux de la dimension humaine. Une société qui s’enferme sur elle-même est condamnée à la mort. L’ouverture à l’autre est constructrice de toute société. La vie est échange.

 

II)  La symbolique biblique  (cf. VTB pain – vin)

 

Pain et vin appartiennent à deux registres différents et complémentaires.

L’absence de communion au précieux sang par l’assemblée, de manière habituelle, comporte d’une certaine manière un déficit symbolique, même si le Christ est totalement présent sous la réalité de chacune des espèces.

 

Le pain, dans la Bible, renvoie principalement à ‘’l’exode’’[2], à l’histoire, aux dures réalités de la vie, aux besoins vitaux, au vouloir vivre ; au jour le jour. Mais on le retrouve dans: l’exode, Elie, les visiteurs d’Abraham…etc …

Dans l’Exode et la traversée du désert, la manne est le pain de la traversée, le pain de l’homme en route, de notre existence au jour le jour. « Donne-nous notre pain quotidien aujourd’hui ».

 

Le vin n’est pas de l’ordre de la nécessité. Le vin est du registre de la fête, de la gratuité. Il est de l’ordre du plus, du débordement - le thème de l’ivresse spirituelle est un thème spirituel  traditionnel. Il y a la coupe débordante qui réjouit le cœur :

 « Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau ».

 L’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de vin qui renvoie à la joie de Dieu, à la fête éternelle, au « toujours avec le Seigneur ».

 

Tout le poids d’humanité se trouve investi par le Dieu de l’Alliance. Il nous rejoint dans notre humanité d’une manière particulière et unique à travers ce pain et ce vin (toi qui nous nous donnes ‘’ce’’ pain).

 

Manger ensemble : la première expérience des apôtres n’est pas, peut-on dire, dans le souvenir du repas pris avec Jésus la veille de sa mort, le Jeudi-Saint mais dans l’expérience neuve du repas seigneurial, avec le ressuscité,  celui de Jésus  qui nourrit ses disciples au bord du lac après la Résurrection.- cf Jean 21/13. Le Christ les attend, les nourrit de pain et de poisson. Le Christ pascal les appelle, les rassemble, les nourrit.    

 

Quand nous mangeons ensemble nous manifestons une existence partagée. Nous affirmons que nous voulons tenir ensemble. Manger ensemble c’est refuser de tenir notre vie pour seule. Manger ensemble nous unit en un seul organisme, familial, communautaire…Nous nous incorporons les autres, nous formons un seul corps. Manger ensemble nous fait devenir uns. L’Eucharistie nous fait « un » ensemble, avec le Seigneur. Nous devenons son corps.

 

Quand on mange ensemble on partage autant la parole que le pain. Manger ensemble indique la recherche d’une qualité de relation. Il y a un rapport très étroit entre se nourrir du pain de la Parole et du pain de l’Eucharistie (le repas et la parole sont nourritures). 

 

 

 

 

3-Quelques remarques :

 

- Initier à l’Eucharistie, ce n’est pas seulement expliquer, mais c’est faire découvrir et reconnaître ce qu’il advient de notre vie, c’est à dire ce que nous vivons.

La vie avec le Christ que le baptême introduit, est fragile ; elle a besoin d’être nourrie, consolidée par le Christ dans l’Eucharistie.

-La foi a besoin d’un langage rituel. La dimension spirituelle s’exprime aussi dans le ressenti et  dans le registre émotionnel, Mais ce n’est pas exempt de limites à percevoir. La dimension rituelle assure une distance : je ne suis pas propriétaire du don ; il n’est pas mon expérience.

-L’art de célébrer, demande d’habiter la réalité de ce qui est célébré, il permet de se laisser introduire par les signes.

- Les oraisons après la communion disent les fruits de l’Eucharistie. Une vie eucharistique est le but de l’Eucharistie.

-L’eschatologie comme dimension constitutive de la foi se résume dans l’orientation de vie : l’attente du Dieu qui vient.

-L’anaphore n’est pas seulement la montée des offrandes, mais elle est la ‘’’montée’’ du Christ (élevé dans la gloire du Père) et notre propre montée.

 

 

© CT - St Rambert en Bugey, les 7, 8, 9 juillet 2008



 [1] En Occident, les différentes prières eucharistiques utilisées par l'Eglise latine ne procèdent pas de la même démarche.

C'est avant la Consécration, que le célébrant invoque l'Esprit Saint sur les offrandes. A part la prière eucharistique n°1 qui ne fait aucune mention explicite de l'Esprit Saint, toutes les autres prières eucharistiques demandent que l'Esprit Saint vienne et agisse sur les offrandes.

« Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit Saint pour qu'elles deviennent pour nous le Corps et le Sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur » (PE n°2).

De même, trouvons-nous cette invocation à l'Esprit Saint que l'Eglise propose à chaque Eucharistie, par exemple dans celle des Rassemblements :

" C'est pourquoi nous te prions, Père tout-puissant , envoie ton Esprit sur ce pain et ce vin, afin que le Christ Jésus réalise au milieu de nous la présence de son Corps et de son Sang ».

Qu'en est-il alors de l'épiclèse des Eglises orientales  après la Consécration ?

L'Occident a gardé, après la Consécration, l'invocation à l'Esprit Saint non plus sous forme de prière sur les offrandes, mais comme un appel à l'Esprit Saint pour qu'il vienne sur [es fidèles et les rassemble dans l'unité lorsqu'ils auront pris part au corps et au sang du Christ.

« Quand nous serons nourris de son Corps et de son Sang et remplis de l'Esprit Saint, accorde-nous d'être un seul corps et un seul esprit dans le Christ » (PE n°3)

ou bien : « Donne ton Esprit d'amour à ceux qui partagent ce repas ; qu'ils soient de plus en plus unis dans ton Eglise ».

________________________

L’Eglise dans son action de grâce demande au Père le don de l(Esprit Saint pour qu’il réalise, consacre le pain et le vin, pour qu’il rende actuelle la Parole du Fils et cette parole atteste l’exaucement de l’Eglise .

Tout don vient du Père , par le fils dans l’Esprit .

“ là où est l’Eglise, là est le Saint Esprit et la plénitude de la grâce ” Irénée Ad Haer III 24/1

cf BEM – Foi et Constitution n° 14-18

 

[2] dans sa signification spirituelle, au chemin à parcourir, à l’itinéraire.


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