Thérèse de Lisieux    



  avec Thérèse de l'Enfant-Jésus

          

TOUS  APPELÉS

A LA  SAINTETÉ

 

Thérèse de l’Enfant Jésus : «  une vocation à l’Amour »

 

En songeant au combat de la vie chrétienne, qui spontanément songerait à Thérèse de Lisieux ?  Ne voit-on pas d’abord des âmes bien trempées, aguerries ? les « grandes âmes » ?

…mais la petite carmélite de Lisieux , que vient-elle faire ici ? Quel est son combat ? … On  entendrait la parole de Jésus demandant  au sujet de Jean le Baptiste «  qu’êtes vous allés voir dans le désert ? ». L’écrivain Georges Bernanos, familier de Thérèse, lecteur de ses Derniers Entretiens, écrira  en 1929, l’année de la canonisation de Thérèse ,   « Jeanne Relapse et sainte » , une propos nous rejoint et nous interroge sur cette vie qui soulève tant d’enthousiasme  ou de réserve chez certains, mais rencontre aussi  tant de méprise ou d’ d’ignorance : 

 

" L’'heure des saints vient toujours. Notre Église est l'église des saints.

Pour être un saint, quel évêque ne donnerait son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel? Qui ne voudrait avoir la -force de courir Cette admirable aven­ture? Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure. Qui l'a une fois compris est entré au cœur  de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine. Notre Église est l'église des saints .

Mais qui se met en peine des saints? On voudrait qu'ils fussent des vieillards pleins d'expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l'enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sou­rient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d'église? 

La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel. Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée, Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire- Thérèse de l'Enfant Jésus. Souhaiterait-on qu'ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse? assaillis d'épithètes ampoulées, salués à genoux,-- encensés? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souf­frirent comme nous. Ils furent tentés comme nous.

 

Ils eurent leur pleine charge et plus d'un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir.

 

Quiconque n'ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l'héroïsme et de l'honneur. Mais qui ne rougirait de s'arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant? Qui refusera de libérer la terre? Notre Église est l'église des saints."

48-49 – Jeanne relapse et sainte, publié en  1934.

 

Nous devons donc nous résoudre à quitter les impressions immédiates  du  prétendu connu avec un univers culturel daté, un style, un langage pour accueillir une vie surprenante, celle d’une aventurière de Dieu , fille de Thérèse d’Avila. Thérèse est une âme de feu. Comment ne pas avoir devant les yeux cette photo prise en 1895 où l’on voit Thérèse jouant précisément le rôle de Jeanne d’Arc  lors d’une représentation au carmel,   ces « récréations pieuses», - écrites par Thérèse elle-même, où elle apparaît cachée à travers tel ou tel rôle . Ainsi  Jeanne et Thérèse  : « les armes à la main » . On devine bien de quel combat il s’agit. G Bernanos n’hésitait pas – dans cette perspective - à considérer Thérèse de Lisieux comme « la plus héroïque des saints de ce pays »

 

Enfant, la petite Thérèse avait eu un mot d’enfant, devant un choix de jouets à faire : elle répondit : « je choisis tout ». Plus tard ce trait relu lui servit à traduire le mouvement de son cœur  : tout choisir ; autrement dit sa détermination à ne rien préférer, mais à accueillir le présent de Dieu.

(« Je choisis tout. »)

« Un jour Léonie pensant qu'elle était trop grande pour jouer à la poupée vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes et de jolis morceaux destinés à en faire d'autres; sur le dessus était couchée sa poupée. "Tenez mes petites sœurs, nous dit-elle, choisissez, je vous donne tout cela." Céline avança la main et prit un petit paquet de ganses qui lui plaisait. Après un moment de réflexion j'avançai la main à mon tour en disant: "Je choisis tout!" et je pris la corbeille sans autre cérémonie; les témoins de la scène trouvèrent la chose très juste, Céline elle-même ne songea pas à s'en plaindre. 

Ce petit trait de mon enfance est le résumé de toute ma vie; plus tard lorsque la perfection m'est apparue, j'ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours le plus parfait et s'oublier soi-même; j'ai compris qu'il y avait bien des degrés dans la perfection et que chaque âme [10v°] était libre de répondre aux avances de Notre Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu'Il demande. lors comme aux jours de ma petite enfance, je me suis écriée: "Mon Dieu, je choisis tout". Je ne veux pas être une sainte à moitié, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu'une chose c'est de garder ma volonté, prenez-la, car "Je choisis tout" ce que vous voulez!..."
 

1 /  LE COMBAT AU QUOTIDIEN ? C’EST D’AIMER A CHAQUE INSTANT

 

Pour Thérèse , l’instant est le point de rencontre entre l’éternité de Dieu et de déroulement du temps . L’infini d’amour qui anime sa vie se porte non sur un avenir indéfini mais sur le présent donné .

Chaque instant est un mot très thérésien (110 fois dans ses écrits). Chaque instant est tout simplement le lieu de rendez vous avec Dieu où une communion est à vivre. Qu’avons nous d’autres que des instants ? En eux, Dieu nous est toujours présent. A chaque instant Dieu vient habiter notre humanité, la diviniser . Chaque instant  est une invitation de Dieu, un rendez-vous donné. Il m’invite là à me laisser conduire, à lui donner notre confiance, instant après instant. Chaque seconde est l’espace où Dieu se dit en son Amour éternel et où nous pouvons naître à notre véritable vocation d’enfant du Père, où nous pouvons en toute vérité, en toute chose aimer Dieu et les autres

 

 Consentir à vivre uni à Dieu cet instant dans la fidélité à sa Parole, le recevoir comme un don , c’est croire que tous les autres le seront aussi . Nous devinons ce qu’ une telle attitude comporte de réalisme sans complaisance, sans rêve chimérique sur un temps qui n’existe pas encore. Nous devinons  la confiance qui l’habite .

 

Consentir à l’instant qui vient  avec l’imprévu, les désagréments inévitables, les limites des êtres  , dans un amour libre, c’est d’abord recevoir ce qui est à vivre comme un don et non comme le résultat de nos programmations et le succession insignifiante de circonstances . » Je comprends que les plus petits évènements de notre vie sont conduits par Dieu » (LT 201).

 

Consentir à l’instant est une attitude de pauvre qui accueille toute chose, tout évènement  comme venant de la main de Dieu «  nous recevons tout de ta main »  (PN 43/11).Pascal ne disait-il pas que nous avions à recevoir les événements comme des "signes de sa main que Dieu nous donne"… « Si Dieu nous donnait des maîtres de sa main , oh qu’il leur faudrait obéir de bon cœur » ! La nécessité et les évènements en sont infailliblement » (Mystère de jésus, Pensées 553)   . Jésus en celà est le maître par excellence : il nous partage son secret comme à la samaritaine lorsqu’il dit : « ma nourriture c’est de faire la volonté de mon Père ».Jean 4/34

 

Thérèse recevra chaque instant comme un trésor, puisqu’en lui Dieu vient vers nous, puisqu’en lui Dieu nous rejoint dans notre histoire.  Au sujet de la grande épreuve familiale liée à l’internement de son Père  , elle  écrit à sa sœur : «Profitons de notre unique moment – de souffrance ! Ne voyons que chaque instant ! …Un instant c’est un trésor. Un seul acte d’amour nous fera mieux connaître Jésus. Il nous rapprochera de Lui pendant toute l’éternité » (Lettre 89). Elle écrit cela à l’âge de 16 ans , au temps de son noviciat)

 

Le visage de l’instant est double : il est tout à la fois l’événement qui se présente, à accueillir et à vivre  ; il est la charité  à vivre concrètement dans cet immédiat , envers l’autre, quoi qu’il en soit. Thérèse  s’engage

résolument : Elle a raconté notamment dans le manuscrit écrit dans les derniers mois de sa vie maintes circonstances toutes simples et occasions où  la charité s’est imposée à elle.

 

En effet chez Thérèse, ce n’est pas seulement une attitude d’accueil que nous pourrions qualifier de passive  , une certitude disponible:  à tout instant Dieu nous attend et nous pouvons l’aimer .Il y a en outre une intention délibérée, une attention active : « Que tous nos instants de notre vie soient pour Lui seul » (lettre 96) . Comment ne pas se faire prévenant ? se porter en avant de ce qui vient ? Tout instant a une densité inconnue ; «  Tout est si grand ! ramasser une épingle peut convertir une âme. Quel mystère ! C’est Jésus qui peut donner un tel prix à nos actions » ( LT 164). Il suffit donc comme elle le dit «  de profiter des plus petites choses et les faire par amour » 5MsB,4 r). Ce sont « les petites choses qui donnent la joie » comme l’écrivait Bernanos dans le Journal d’un curé de campagne : « Les petites choses n'ont l'air de rien, mais elles donnent la paix ... Dans chaque petite chose, il y a un Ange »

 

Pourquoi s’inquiéter de demain ? Chaque jour est là  . Chaque instant est le pain qui nourrit notre vie. « Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour  .Chaque instant porte sa grâce propre… ce qui nous est nécessaire pour vivre maintenant.  

 

Ne rien choisir ! Ne rien refuser ! Telle est la façon sûre d’aimer que nous apprend Thérèse de l’Enfant Jésus et de la >Sainte Face .

 

Elle l’a vécu tout au long de son existence avec une vive conscience.

 

2 / LE COMBAT AU QUOTIDIEN . C’EST DE  TENIR DANS L’ESPERANCE

"JE NE REFUSE PAS LE COMBAT...

CAR "LE SEIGNEUR DRESSE MES MAINS AU COMBAT...

J'ESPERE EN LUI" -Ms C 8 v

 

 « Le courage d’espérer » Telle est le parcours de Thérèse selon le propos du Père Bernard BRO   Le courage d’espérer , ce mot pourrait résumer  la vie de Thérèse et ce qu’elle nous apprend  parce qu’elle est allée au bout de la confiance en s’appuyant totalement sur Dieu. 

 

L'espérance découvre déjà  en Dieu l’accomplissement de la foi ; elle ouvre un avenir au-delà du possible humain. Elle porte l’avenir, attendu et accueilli avec confiance. L'espérance, c'est 'l’intensité du présent", le présent éclairé, le présent transfiguré .

 

Le manque d’espérance, chacun le connaît . L’avenir paraît bouché,  absent.  . Nous allons sans élan, sans horizon, sans présent, accablés par le poids de la vie, la souffrance, l’échec.

Le manque d'espérance nous atteint profondément, nous blesse, épuise la vie. Thérèse le savait lorsqu'elle disait avec une belle lucidité : "combien par manque d’espérance nous nous procurons des peines et souffrances inutiles que Dieu ne veut pas de nous".

 

L'espérance réclame le courage de prendre le chemin de la vie à tout instant et de ne pas nous laisser détourner, arrêter. Elle ne se vit pas sans un engagement de notre part où il nous faut endurer et nous exercer à l’art de durer. Endurer renvoie au sens premier à l’endurcissement, c'est-à-dire de supporter, de durer sous le danger, l’épreuve, la douleur. Endurer, durer constitue un défi au temps. Il s'agit de tenir bon malgré tout, à tout instant ; il s'agit de faire front.

 

Nous n’endurons qu'en durant, en tenant bon, en demeurant simplement au présent.

 

Thérèse avait un tempérament volontaire ; son endurance n’est pas moins le trait de la grâce en elle. L'emploi de termes comme . décourager, courage, énergie, force, combat demande à être relevé   dans ses écrits. Ils témoignent de son esprit d’endurance. On se souvient de Noël 1886, marquant et décisif, dans cette perspective il est précieux de relever ce que dit Thérèse : 

« En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, il me rendit forte et courageuse. me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue par aucun combat, mais au contraire, je marchais de victoire en victoire et commençais pour ainsi dire une "course de géant". MsA 44 v.

Dès lors "la petite Thérèse avait retrouvé la force d’âme qu'elle avait perdue à 4 ans et demi et c'était pour toujours qu'elle devait la conserver". Voilà ce que dit Thérèse d’elle-même . MsA 45 r.

 

Deux ans auparavant, en 1884, lors de sa première communion, elle avait pris comme résolution : "je ne me découragerai pas". On est étonné de découvrir quelques années après la même expression, devenue un présent paisible et constant : "Oh non, je ne suis pas toujours fidèle, mais je ne me décourage jamais, je m'abandonne dans les bras de Jésus". (LT 143 à Céline, juillet 1893). Au lieu de se décourager, elle maintient le cap, persiste, s'obstine, persévère ; l’objet de sa recherche. de son désir est à trouver. Ainsi, lorsqu'elle décrit la découverte de la petite voie : "Au lieu de me décourager, je me suis dit : "le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c'est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections, mais je veux chercher le moyen d'aller au ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle". (Ms 2 C v). Les obstacles, les difficultés sont à franchir, à surmonter, Thérèse a une âme de combattante.  .

 

Il est une autre attitude qui manifeste le vouloir profond et le désir d’atteindre le but c'est la tactique du passage sous l'obstacle : "nous sommes trop petites pour nous mettre au dessus des difficultés, il faut que nous passions par-dessous. Il n'y a pas d'obstacles pour les petits. « Passons dessous » (C.S.G. p. 43). 'Ne pas se laisser dominer et paralyser par les difficultés rencontrées en se demandant indéfiniment comment les franchir.

 

Enfin l'endurance se vérifie dans l’humble fidélité, dans la fidélité à tous les instants. La fidélité n'est pas autre chose en effet que l’amour qui dure, s'inscrit dans le temps, persiste dans la durée.

Thérèse aime rappeler l’influence de sa sœur  Marie au moment de sa préparation à la première communion : "elle m’indiquait, dit-elle, le moyen d’être sainte, par la fidélité aux plus petites choses". (Ms A 33 r).

 

Le courage de l’espérance pour nous aussi s'exprime avec ces mêmes armes : l’endurance, le passage sous l'obstacle, la fidélité.

 

Il est encore un autre aspect qui témoigne du courage de l’espérance ; la patience (vis à vis des événements, des situations, des autres, de soi). Considérons ce qu'il en est : nous sommes si souvent impatients. Il y a d’abord  l'anticipation de ce qui doit venir et la tension, l’épuisement  vers ce qui n’est pas  . Absent du présent on n’habite nulle part. Il y a la aussi peur d’être dérangé, déstabilisé par les autres, les événements, en fin de compte une non-acceptation du réel, de ce qui survient et nous contraint.

Il y a encore tous ces agacements devant les moindres choses. Enfin, l'impatience envers soi-même ne traduit-elle  une insatisfaction, une incapacité à se supporter.  Tout dés lors  peut devenir objet de contrariété et devient insupportable . L'apôtre Paul nous rappelle que la patience naît de l’amour « l’Amour rend patient ; l’Amour supporte tout ». (1 Co. 13/4). Thérèse témoigne de cette tension , notamment dans ces aveux d’impatience . A sa sœur qui luis disait qu’elle était bien patiente, elle répond :  « je n’ai pas encore eu une minute de patience ; ce n’est pas ma patience à moi !  On se trompe toujours» DE 18.8.4

 

Thérèse nous montre comment elle a été confrontée à l’impatience  et comment elle a accueilli la patience : pensons à sa volonté d'entrer au Carmel et aux obstacles successifs. A ce qu’elle appelle les "piqûres d'épingles" durant son noviciat, pensons aux situations banales et quotidiennes d'énervement.

Telle celle d'une des sœurs  qui avait la manie de faire crisser son ongle sur ses dents durant le temps commun de prière silencieuse (Ms C 30 r) ; ce petit bruit la mettait hors d!elle, occasionnant une "oraison de souffrance". La patience ? se mettre à "bien écouter ce bruit comme s'il eut été un ravissant concert et toute mon oraison se passait à offrir ce concert à Jésus".

 

Ou encore , écoutons Thérèse nous parler de la  patience éprouvée et de la charité à  considérer et à vivre  au temps de la maladie  en juin 1897 où installée dehors sur sa chaise roulante de malade,, elle écrit par obéissance à sa prieure le dernier manuscrit pour achever le récit de sa vie :                                                 Ma Mère, je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul désir que j'en ai me donne la paix. Plus encore que les autres jours je sens que je me suis extrêmement mal expliquée. J'ai fait une espèce de discours sur la charité qui doit vous avoir fatiguée à lire ; pardonnez-moi, ma Mère bien-aimée, et songez qu'en ce moment les infirmières pratiquent à mon égard ce que je viens d'écrire ; elles ne craignent pas de faire deux mille pas là où vingt suffiraient, j'ai donc pu contempler la charité en action ! Sans doute mon âme doit s'en trouver embaumée ; pour mon esprit j'avoue qu'il s'est un peu paralysé devant un pareil dévouement et ma plume a perdu de sa légèreté. Pour qu'il me soit possible de traduire mes pensées, il faut que je sois comme le passereau solitaire, et c'est rarement mon sort. Lorsque je commence à prendre la plume, voilà une bonne sœur qui passe près de moi, la fourche sur l'épaule. Elle croit me distraire en me faisant un peu la causette : foin, canards, poules, visite du docteur, tout vient sur le tapis ; à dire vrai cela ne dure pas longtemps, mais il est plus d'une bonne sœur charitable et tout à coup une autre faneuse dépose des fleurs sur mes genoux, croyant peut-être m'inspirer des idées poétiques. Moi qui ne les recherche [17v°]  pas en ce moment, j'aimerais mieux que les fleurs restent à se balancer sur leurs tiges. Enfin, fatiguée d'ouvrir et de fermer ce fameux cahier, j'ouvre un livre (qui ne veut pas rester ouvert) et je dis résolument que je copie des pensées des psaumes et de l'évangile pour la fête de Notre Mère…..Je ne sais pas si j'ai pu écrire deux lignes sans être dérangée ; cela ne devrait pas me faire rire, ni m'amuser, cependant pour l'amour du Bon Dieu et de mes sœurs (si charitable envers moi) je tâche d'avoir l'air contente et surtout de l'être... Tenez, voici une faneuse qui s'éloigne après m'avoir dit d'un ton compatissant : «Ma pauvr'ptite sœur, ça doit vous fatiguer d'écrire comme ça toute la journée.» - «Soyez tranquille, lui ai-je répondu, je parais écrire beaucoup mais véritablement je n'écris presque rien.» - «Tant mieux!» m'a-t-elle dit d'un air rassuré, «mais c'êst égal, j'suis bin contente qu'on soit en train d'faner car ça vous distrait toujours un peu.» En effet, c'est une si grande distraction pour moi (sans compter les visites des infirmières) que je ne mens pas en disant n'écrire presque rien. Heureusement je ne suis pas facile à décourager,… (Ms C 17 r)

 

Le courage de la patience ! La patience, est une école de détachement ; elle libère des empressements, des inquiétudes. Elle procure la Paix.

Patience, Paix, Amour, tout ceci est l'œuvre  du Christ en nous.

 

Tenir dans l'espérance, c'est nous établir dans la confiance : « Ce qui plaît au Bon Dieu c'est l’espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde.

Voilà mon seul trésor. C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour".(LT 197 à Sr Marie du Sacré Cœur , septembre 1896).

 

3 / LE COURAGE D’AVANCER QUAND VIENT LA NUIT

 

C’est en premier lieu ce que Thérèse nomme elle même « l’épreuve de la foi »….Etonnante expérience de Thérèse. Pendant un an et demi, jusqu'à sa mort, elle va connaître une nouvelle grande épreuve : «l'épreuve de la foi» (PN 32/1) faite non seulement d'aridité, de silence (ceci elle le connaissait depuis 1890), mais d'obscurité, de doute. Tentation qui concerne la «jouissance de la foi», c'est­-à-dire le bonheur que l'on éprouve de sentir - dans l'affection spirituelle - la vérité de Dieu et sa présence. Voici Thérèse qui s'interroge sur l'au-delà de la mort et sur la réalité de l'Amour de Dieu : « Es-tu sûre d'être aimée de Dieu ? Est-il venu te le dire ?» (DE 21/26.5.11).

 

Pour nous, dans notre approche de la Sainteté, il est difficile de comprendre cette expérience de Thérèse ; au siècle dernier, dans un monastère ? Une sainte ? Nous sommes tentés de nous dire ou bien  que c’est tout compte fait le lot commun de toute vie ou bien qu’on exagère  ce qu’ a pu connaître Thérèse . Comment ne pas prendre au mot Thérèse ?  

 

Nous pensons volontiers que devenir présent à Dieu, nous conduit sur une route de lumière dégagée de tout obstacle. Comment est-ce possible ? Or Thérèse ne vise pas à nous impressionner, à jouer un rôle (DE 15.8.7). Elle dit simplement ce qui marque sa vie ; des mots reviennent : «mur», «sombre tunnel», «brouillard épais», «tempête», «nuages», «orage», «ciel sombre», «épaisses ténèbres», «nuit noire». Non ce n'est pas poésie, littérature.

 

«Aux jours si joyeux du Temps Pascal, Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi. Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée de Ciel si douce pour moi ne soit plus qu'un sujet de combat et de tourment. Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité » (Ms C, 5 v' - 1896).

 

La tentation du doute

La foi n’est-elle pas de quelque manière comme on la dit : le doute traversé ? la foi  est toujours à donner. Il arrive que le doute, l'absence de lumière, s'installe pour un temps ou même parfois durablement. Autour de nous, nous connaissons tant de compagnons de route pour qui Dieu est nuit ; la foi, un mur ; la vie, un épais brouillard.

 

Thérèse nous rejoint, les rejoint. Ecoutons-la.

«Je sentais (un verbe qui compte chez elle) qu'une autre terre me servirait de demeure stable. Mais tout à coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais, ils pénètrent dans mon âme et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma Patrie (le Ciel, vivre avec Dieu toujours), tout a disparu. Il me semble que les ténèbres empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : «tu rêves la lumière, tu rêves la possession éternelle... tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent ! Avance, avance réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant.» Je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer, J'ai peur même d'en avoir trop dit» (Mis C, 6 r').

 

   Thérèse a bien conscience que cette épreuve qui correspond si peu à ce qu'elle cherche, désire, veut, a un sens : «Dieu a permis que je souffre des tentations contre la foi.» Elle sait que Dieu, non seulement ne l'abandonne pas, mais la conduit dans cette épreuve, lui donnant la force de la porter. Thérèse dira même que cette épreuve est une «grande grâce». Toute vie rencontre l'épreuve de la foi - plus ou moins marquée, consciente . Une crise qui s'ouvre est un passage qui s'offre. 

 

Au contraire, souvent, l'épreuve de la foi nous trouve vacillants. Si les nuages sont si épais, s'ils se maintiennent, nous finissons par penser qu'il n'y a pas de soleil ou bien nous nous résignons en nous accoutumant à une vie de grisaille. Après un temps de nostalgie, nous perdons le souvenir du soleil, nous nous familiarisons avec cet état de choses. On s'en arrange!

 

Thérèse ne s'en est pas arrangée ! L'épreuve a été le creuset de nouvelles découvertes insoup­çonnées pour elle, l'appel à un plus grand amour.

 

Elle va découvrir le monde des sans-Dieu, de ceux qui disent ne connaître, ne voir aucune lumière, de ceux qui n'ont pas la foi sans être des gens de mauvaise foi (comme pouvaient le laisser penser certains soupçons). Elle devient solidaire intérieurement -dans ce sentiment de l'absence de Dieu - des pèlerins de la nuit. Elle s'approprie leur route, leur obscurité. Elle les appelle « ses frères » (Ms C 6 r).  Elle est avec eux, compagne de leur solitude et douleur: «il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité» (Ms C, 7 r). C'est de l'intérieur, du dedans de la nuit qu'elle fait front, partageant la marche d'une humanité égarée et perdue, sans ciel, soleil ou étoiles.

 

Une confiance sans borne

Devant la force de l'interrogation : «tes désirs ont-ils été des chimères?», Thérèse répond avec une confiance sans borne, avec un abandon total : dans sa nuit, elle s'en remet totalement à Dieu. Elle prie, lutte énergiquement :

«En chaque occasion de combat, je me conduis en brave... Lorsque je chante le bonheur du Ciel, je n'en ressens aucune joie car je chante simplement ce que je veux croire... Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie» (Ms C, 7 r).

 

Dans cette épreuve, elle se sait et se veut totalement unie au Christ dans la nuit de sa Passion.

 

Quand cette épreuve nous rencontre nous­-mêmes, plongés dans la nuit, elle est à recevoir et à comprendre avec Thérèse comme un don de Dieu qui nous invite à une radicale purification, à un passage,   une fidélité renouvelée : la nuit est passage vers le jour. Traverser la nuit nous plonge dans la mort de Jésus, chemin pascal.

 

 4 /  SA DERNIERE GRANDE EPREUVE , LA MORT A VIVRE POUR ENTRER DANS LA VIE.

 

Il nous est possible d’accompagner Thérèse dans  la toute dernière étape de sa vie, dans son dernier combat. Nous avons la possibilité     -grâce aux paroles recueillies par ses sœurs carmélites avec elle  - de suivre Thérèse à travers et tout au long de sa maladie jusqu'au jour de sa mort le 30 septembre 1897.

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La maladie marque toute  existence d’une manière ou d’une autre. Elle est une heure difficile désorganisant l'existence, jusque parfois dans les raisons de croire. Sans être atteint d'un grand mal, nous savons bien l'impact sur notre esprit, sur notre corps tout entier, de la douleur. Notre relation à Dieu, notre prière (comme toute notre relation à nous-mêmes et aux autres) se trouve dans un dénuement extrême, une radicale vulnérabilité.

Thérèse connaîtra ce travail implacable du mal qui  réduit le corps à l’impuissance, à ne devenir que douleur avec tout ce que cela comporte.

 

Quand on l’interroge la veille de sa mort: souffre-t-elle ; elle répond : 

« beaucoup…juste ce que je peux supporter » DE 29.9.11. Quelques heures avant sa mort : »Jamais je n’aurai cru qu’il était possible de tant souffrir »  DE 30.9

 

Un jour Thérèse ne peut plus faire le signe de la Croix (31 août). Elle réalise un autre jour qu'elle risque de ne plus communier, recevoir l'Eucharistie, ou de mourir sans recevoir le Sacrement des malades. Ce 5 juin, elle a ce mot si bref, si paisible, si libre : «Tout est grâce» DE 5.6.4. De fait, le 19 août, elle ne sera plus à même de communier, incapable de supporter ce moment et de se trouver  dans les conditions requises. Les misères, les nécessités deviennent à ce moment encore chemin de Jésus : «  rien ne saurait nous séparer de l'Amour de Dieu» (Rm 8, 39) : vivre uni au Seigneur quels que soient les hauts et les bas, l'abattement ou l'amélioration. Bien sûr une vie qui voit ses fonctions désorganisées se trouve naturellement agitée, comme une boussole affolée qui ne sait plus trouver sa direction. Or Thérèse nous montre - au cœur même d'une souffrance qu'elle ne masque pas - une grande paix :

«Une paix étonnante» dit-elle à plusieurs reprises, c'est dire qu'elle est la première étonnée (DE 24.9.10).

 

Si la confiance et l'abandon dans le Seigneur sont tels pour la vie, pour la mort, si tout est grâce, comment faire pour vivre le cœur  en paix ? Ne serait-ce pas un don à accueillir ? 

 

Thérèse ne doute pas de la bonté de Dieu (DE 30.9). Son désir d'aimer, non seulement n'est pas remis en cause, entamé, mais s'approfondit, se purifie... joyeuse d'être proche de son .passage dans la vie: «Je ne meurs pas, j'entre dans la vie» (LT 244). Elle vit totalement livrée à tous et à tout, dans une grande liberté, sous le regard de Dieu, acceptant le connu et l'incertain, s'abandonnant comme un petit enfant. Elle vit chaque instant, indifférente à ce qui adviendra ensuite, indifférente à sa propre mort qui n'aura rien, elle le sait, elle le sent, d'extraordinaire. Au contraire, elle est là sans savoir, démunie de réponse : «Comment ferai-je pour mourir ? Jamais je ne vais savoir mourir» DE 29.9.2, dit-elle la veille de sa mort (DE 29.9.2) Elle ne fanfaronne pas, elle n'escamote pas la peur de mourir. Bernanos dit à ce propos :

 « ce qui me ravit l’âme dans ce mot d’enfant, c’est précisément qu’il ne défie pas la mort, mais qu’il l’accueille au contraire avec une espèce de timidité discrète et comme la crainte de lui déplaire. A ce signe, nous reconnaissons la perfection d’une sorte d’héroïsme .. Qu’importe que ce soit un mot d’enfant ! C’est à de tels mots que se lèvent les hommes »

 

Thérèse vit  cette heure  avec tout ce que fut son passé . Elle s’avance

sans arme, désarmée,   avec seulement le désir de - simplement - tout vivre par amour. Elle nous parle du courage qu'il faut pour vivre, en  remettant tout ce que l’on est à Dieu, quand la souffrance est si forte, et qu’alors on se trouve identifié  au corps douloureux et à rien d'autre. Souffrir. Tant souffrir. Quel sens ?

 

Le langage devient sobre et plus expressif . Un jour elle dira : «Je ne puis plus prier». Et lorsque toute pensée, toute parole deviennent difficiles, il n'est plus besoin de mots. Sa Prière est sa vie à cet instant : «Je ne Lui dis rien, je L’aime» (CSG p. 193). Elle le dira encore avant le dernier soupir (DE 30.9).

 

L’expérience de Thérèse témoigne d'une attitude, d'une manière de vivre. Elle n'est pas de l'ordre d'un savoir – appris et répété, mais d'une connaissance toujours recherchée, désirée, accueillie dans un engagement de tout l'être et de toute vie, jusqu'au dernier souffle : «Je ne me repens pas de m'être livrée à l'Amour. Oh ! Non, je ne m'en repens pas, au contraire» (DE 30. 9).

 

En regardant Thérèse , en l’écoutant, n’avons nous pas quelque motif de continuer la route ou de la reprendre avec une confiance nouvelle. … nous  voyons la réalisation permanente de ce qu’écrivait l’auteur de la lettre aux Hébreux :

« Ainsi donc, cette foule immense de témoins est là qui nous entoure. Comme eux débarrassons nous de tout ce qui nous alourdit, et d’abord du péché qui nous entrave si bien ; alors nous courrons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » Heb 12/2.

 

Avec Thérèse, les yeux fixés sur Jésus accueillons dans nos vies le chemin de Pâque. Il est chemin de vie .

 

 

« Nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, parce que nous sommes capables d’aimer. Les saint ont le génie de l’Amour. Ce sont les saints qui maintiennent cette vie intérieure sans laquelle l’humanité se dégradera jusqu’à périr. L’heure des saints vient toujours (Nos amis les saints, G. Bernanos 1946)

 

   CT, 21 Mars 2004, paroisse Saint-Sernin, Toulouse

 

 


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